Paron en 1660

 

Avertissement aux lecteurs.

L'histoire a été vécue sur le finage de la commune. Bien sûr, les noms ainsi que les lieux ont été changés. Les personnages, les actions reconnues seraient pure coïncidence.

Le récit valant son pesant d'or, pour la petite histoire. Je vais donc vous la conter dans le détail.

En cette époque la terre appartenait aux seigneurs qui emploient des métayers, pour régir le domaine. Bien souvent ces gens étaient dévoués, voyaient le jour sur la propriété, fermaient les yeux parmi ses humbles, qui travaillaient pour manger. Et quel travail ? Pour manger quoi ? Le père Erneste faisait partie de cette corporation qui avait hérité de son père la fonction auprès du seigneur. Pour la donner à son fils après quarante-huit ans à arpenter le domaine.Pour s'assurer que tout ce petit peuple assurait la tâche confiée.

Après un mariage haut en couleurs, le fils prit les rennes, et se mit à la tâche, à bras le corps. Deux ans qu'il est là le Pierre, qu'il parcourt cette propriété, à pieds ou à cheval. Quand le tocsin vint annoncer la mort de son père. Une cérémonie digne d'un homme fidèle, droit, honnête, courageux, dont le temps a eu raison de lui, avant qu'il ne puisse atteindre ses soixante cinq printemps.

La vie continue, le Pierre est sur la brèche tous les jours, on ne connaît pas les trente cinq heures, il faut que le travail avance, si l'on veut être au rendez-vous avec les saisons. Le cheval de Pierre galope à grandes enjambées sur ce chemin de terre qui longe le bois, en prenant au travers le taillis on gagnera du temps. Pour aller vérifier que les bêtes sont bien arrivées au prés communal, avec les deux jeunes vachers. C'est la première sortie, après cinq mois passé à l'étable. Une vipère, un cheval qui se cabre, un homme désarçonné, une chute sur les fesses, deux jambes immobiles. La colonne vertébrale est touchée. Plus question de monter à cheval, ni de marcher. Pour ne pas faire crever de faim sa famille, il faut tenir le coup.

Comment ? La question est posée. Monsieur le marquis va trouver quelqu'un pour le remplacer. Parti de la place, la femme devra assurer le quotidien, et lui, pauvre bougre, il ne lui restera plus qu'à végéter. Manger sur le pécule gagné par son épouse avec bien du mal. Après le diagnostic du médecin, qui tombe comme un couperet. Dans un premier temps, plus de travail, immobile pendant six mois, après, pas beaucoup d'espoir. Il faut trouver une solution, et vite.

Oui mais laquelle ? Pendant les quinze jours qui suivent, le cerveau du Pierre est en ébullition, ne dort plus, pense sans arrêt. Quand soudain, la solution est là, tout pret, il fallait y penser. En accord avec son épouse, il décide de continuer, il faut en avertir le propriétaire. Qui veut bien accepter sous conditions, on en reparlera dans six mois.

A partir de ce jour, il est décidé de mettre les bouchées double, et des roues à sa chaise. Pour pouvoir le conduire tous les matins à l'étable, afin de distribuer les tâches à chacun. Dans la journée, madame enfourche la jument, et va vérifier que tout se passe comme en a été décidé le matin. Deux ans se passent sans une ombre à l'horizon. Monsieur, prend son temps pour remplir les registres. Le curé de la paroisse, lui apprend à lire, et à écrire. Avec de belle lettres, tracées à la plume d'oie. Le maître est très content, plus besoin pour lui, de vérifier, tout est fait en temps et en heures. Même les prévisions, des semences, les réparations, rien n'est laissé au hasard.

Mais voila que germe dans la tête du Pierre, qu'il ne pourra pas transmettre sa charge à sa descendance. Si c'était le cas, où passerait il sa retraite ? Au début il n'y avait que quelques questions. Au bout d'un an, madame se lamentait de ne pouvoir exaucer son désir. A la période des foins, on faisait venir des tacherons qui fauchaient cette prairie, qui étaient engrangés pour les bêtes cet hiver. A onze heures trente après avoir mangé, madame rejoignait ces hommes pour leurs apporter le panier. Ho ! Rien de somptueux, mais quelque chose qui calait la faim.

Dix ou douze fort gaillards au épaules larges, la chemise entre-ouverte, laissait passer une toison noire, à faire craquer plus d'une jouvencelle. Après plusieurs jours d'observation, madame en repéra un qui faisait la sieste à l'orée du bois, à plus de cinquante mètres du groupe. Comme d'habitude elle partit, après avoir déposé le panier. Elle installa le cheval dans le taillis, et vint s'embusquer à l'orée du bois, sans se faire voir. Une touffe d'herbe sèche aplatie, servait de couche pour la sieste. Les ronflements sonores annonçaient que l'homme dormait. Madame sortie de sa cachette et vint se blottir contre cette montagne de muscles. Après avoir passé sa main sous la ceinture, elle entreprit de caresser avec volupté. Réveillé, ne comprenant pas, il sourit. Quinze jours plus tard il était sur les routes à la recherche d'un travail pour manger. Trois mois passent, Madame annonce à monsieur qu'elle est enceinte. Ce n'est pas possible ma douce. C'est le bon Dieu qui nous envoie une récompense.

Après avoir observé que le ventre devenait bien rond, fou de joie, il se donnait à fond dans le travail. La vie avait repris un rythme effréné, où tout le monde vaquait à ses occupations. La naissance s'annonçant sous de bons hospices, le médecin avait donné ses recommandations à l'accoucheuse. Pendant trois jours monsieur ne tenait pas en place. De la salle à manger à la chambre. Lorsqu'elle dormait il la contemplait comme une merveille. La Marthe sortit le bébé à bout de bras en criant, c'est une fille ? C'est une fille ? Le front du père se plissa, s'assombrit. Dans un sursaut de joie son visage se transforma en un grand rire. Dans ce cas-là il faudra trouver un gendre digne de sa fille qui veuille bien le garder sous son toit, à le nourrir, sans rien faire. Peu être soigner les poules et les lapins.

Les cris joyeux de cette tête blonde dans la maison l'animaient d'un dynamisme très fort. Les prières que j'ai faites au ciel ont été exaucées, mais à moitié. Quant penses-tu ma belle ? Je veux un garçon, tu crois que si je me mettais à prier, je serai écouté. Personne ne savait, n'avait rien vu. Et pourtant, le curé était sceptique, la fille ne ressemblait pas au père, disait les femmes, quant aux hommes, bien malin celui qui priait pour avoir un enfant. Il arrivait parfois d'en avoir un, sans avoir besoin de prier.

Les planches du hangar avaient pris de l'âge, et ne remplissaient plus leurs rôle, il fallait les remplacer, sur tout le pourtour. Le maître avait pris la décision d'en profiter pour refaire la toiture. Donc prévoir une équipe de maçons, pour les beaux jours. En voyant arrivé tous ces étalons, le dévolu de Madame tomba sur un jeune plein de fougue. Ainsi que sur deux bottes de foin dans l'étable. Elle vint le rejoindre, quand soudain la porte s'ouvri et un cri retenti, (venez voir les gars, le jeannot est entrain de monter la patronne). Quelle enlevée de boutique, même le curé s'y mis ! Je savais bien que les enfants ne provenaient pas de l'opération du Saint Esprit. Mais je ne savais pas que le jeannot exauçait les prières.

Le chantier terminé, tout le monde suivait des chemins différents. Quatre mois plus tard le Pierre n'en croyait pas ses yeux, quand son épouse lui montra son ventre bien rond. Le huitième mois arriva, sans encombre, tout le monde était content. Une âme indélicate vint apprendre au Pierre qu'il avait été doublé. Ho ! Quelle colère, qui tomba un mois plus tard, lorsqu'il su qu'un garçon avait vu le jour sous son toit.

Sa joie était grande, auréolée d'un grand soleil. Vous avez parlé de colère ? Il se voyait déjà jouer avec ce petit être, lui apprendre à lire, à écrire, il en aurait le temps. Sa présence lui changea la vie, le transforma, lui donnant des ailes. Le petit Jean lui prit tout son temps. Il lui apprit les choses de la vie, le curé en profita pour le faire chanter, servir la messe, un petit ange. Une vie sans histoire, sans l'ombre d'un nuage, venant troubler ce havre de paix. Le mariage de sa sœur dura trois jours. Toute la population avait été invitée, qu'elle était belle dans sa robe blanche, au bras d'un si beau garçon. Qui prit bien vite sa place, parmi les ouvriers de la ferme, sa femme aux travaux de la maison. Ce qui rendait les trajets à cheval de sa mère moins pénibles.

Le prévôt se présenta un matin, le Pierre le reçu le mieux possible. Il venait informé le Louis qu'il avait été désigné par le sort comme milicien. La joie ne se lisait pas sur les visages. Pensez voir, à vingt-et-un ans, sept ans sans pouvoir se marier. Dans le même temps à la disposition du roi, avec une voiture, un cheval, ainsi que son picotin. Au cas où il y aurai la guerre. Personne ne savait, le tirage avait eu lieu la veille, dans le plus grand secret.

A la ferme la vie s'égrainait paisiblement, avec de longs jours heureux. L'heure de la retraite sonna pour le père, pensez donc quarante cinq ans passé à œuvrer dans la ferme, pour nourrir tout son monde. Il passa la main à son Jean, qui prit l'héritage sans problème. Le Pierre l'avait éduqué en attendant ce moment sachant qu'il arriverait un jour. Au bout de plusieurs mois le père satisfait de son rejeton, lui confia la totalité du travail qu'il assurait avec amour. Vous pensez deux ans qu'il suivait sa mère sur les chemins, il n'était pas le dernier à faire une remontrance lorsque l'action en valait la chandelle. Jamais un mot plus haut qu'un autre. Jamais une brimade.


Que de monde dans l'église trop petite pour contenir les ouailles. La place inondée de soleil, y reflétait ses rayons sur les dômes des ombrelles. Que de fierté dans le regard de ce père, assis à la droite de l'hôtel, attentif au moindre détail. Bien qu'une petite voix lui titillait aux oreilles (c'est le maçon qui doit être fière, c'est le fils du tâcheron). Il passa sa main sur sa figure, comme pour chasser cette trouble fête, un rien aigrelet. Quatre ans de passés, à contempler sa petite famille. Dont le destin l'a marqué durement. Et si c'était à refaire, ma douce, quant penses-tu ? On referait la même chose n'est ce pas ? ….. Bien sûr mon époux ont referait la même pareil, une vie bien remplie.

Au début d'avril les deux enfants du Jean, gambadent joyeusement sur le chemin de terre qui serpente dans la campagne, bordé de deux hautes haies d'épine noir, d'où se dégagent les flux des buissons en fleurs. Quand, soudain le temps se fige, les oiseaux se taisent, un sentiment de silence intense interne, que l'on ne peut expliquer, quelque chose d'irréel, de mystique, de surnaturel, vient de se passer. Les enfants continuent leur chemin se tenant par la main.

LA GUERRE VIENT D'ETRE DECLAREE. 


A bientôt J Bénard .