Les métiers d'antan

Le bourrelier : 1864 à Paron


Installé de plein pied sur la place de la fontaine. En poussant la porte ont était accueillis par le tintement des grelots pendus au bout d'une ficelle accrochée au plafond. A votre première respiration vous étiez imprégné de cette odeur de poix chaude, de bougie, d'huile de lin. Vous savez celle qui sortait la première de la presse à froid, dont la couleur noire, par la poussière, marron, par les balles de lin, blanche, par les bulles d'air, qui ne disparaissait qu'après plusieurs mois de repos. Celle qui la rendait impropre à la vente. Celle qui venait remplir les bonbonnes en verre, pour imperméabiliser le cuir, et lui donner sa belle couleur en la mélangeant à du tanin.

Un produit naturel, une quantité d'huile, des écorces de noix vertes macérées quelques mois, filtrées, passées, et voilà un produit pret à l'emploi, en le chauffant pour qu'il pénètre la surface. Après un brossage et un lustrage le fini brillant interdira à l'eau de pénétrer. Un grosse planche large court tout le long des murs, un bataillon de clous, où sont suspendus des gabarits en carton. Un demi collier, un dosseret, un ventral. Mais également des harnais, des sangles, des fourneaux pour le passage des chaînes, afin de ne pas blesser les bêtes. 

Métiers de bourrelierLe long des poutres, une armée de formes de grandes longueurs pour tracer les harnais. Au fond du magasin plusieurs tréteaux, fait de gros rondins de bois, supportent le poids des peaux brutes livrées par les tanneries de Sens. Où elles ont été soumises à des traitements importants qui leur à donné cette solidité, cette souplesse, cette tenue à l'usure. Une grande table faite en poutres de chêne trône au milieu de l'atelier. L'assemblage est fait entre les quatre pieds serrés par des clavettes coniques reposant sur une poutre rejoignant les pieds. Là, la peau disposée à plat se voit orner de plusieurs gabarits de carton. Après avoir fait le tour avec un crayon, le rifloir vient trancher par un geste souple cette matière si difficile à travailler. Toutes les pièces ainsi découpées atterrissent sur l'établi installé devant la fenêtre. Il fallait voir bien clair et avoir de bons yeux pour couper avec précision et coudre. Le poinçon rentrait en action pour percer une multitude de petits trous où le fil poissé passait et repassait dans le chat de l'halène, pour faire une couture en chaînette. 

Un fil dans un sens, un fil dans l'autre, tendu à chaque trou en croix. Deux ou trois points en bout de la couture, arrêtés par plusieurs nœuds terminaient le travail. Les deux mains dans des gants de cuir sans doigt. Juste les paumes et le tour du pouce, et oui, il fallait tirer sur le fil entouré autour du pouce et des paumes, la force ferait le reste. Il ne risquait pas de glisser et d'entailler la chair.

Quelquefois un rivet venait maintenir plus solidement, ou empêchait les morceaux de glisser. Un trou fait au marteau avec l'emporte pièce, un rivet, un sertisseur, un ou plusieurs petits coups de marteau et voilà, cette belle pièce d'or ornait les œillères, ou protégeait le passage d'un trou. Quelquefois il fallait assembler plusieurs pièces entre elles. Avec des rivets, tous les trous étaient exécutés à plat, pour permettre un meilleur tranchant. Le gabarit était sollicité et l'ensemble se chevauchait à merveille.

Arrivé à ce stade le travail n'était pas terminé, il fallait lui faire prendre la forme, et l'empêcher de blesser. Des poignées de foin bien sec, venaient remplir, les formes, les colliers, les selles, les dosserais, et autres heurtoirs des limons en bois. Bien sûr il fallait fermer au fil et à l'aiguille toutes ces pièces. Bien souvent le travail se faisait assis sur un tabouret rond avec quatre pieds et des entretoises, assez haut. Pour permettre de travailler debout, lorsque la force était demandée. Sur l'établi à portée de mains, des saignées dans le bois, ou sur le coté. Permettais à tous les outils de trouver une place. Les tranchants bien protégés dans leurs logements.

Détails des outils

Que d'outils bizarres, des coupants, des ronds, des pointus, des coudées, en fer, en bois, en cuivre, en cuir, pour garder le fil du tranchant. Quelquefois en os, hé oui ! les haleines en cette matière passées au suif n'avait pas leur pareil pour glisser dans les trous de plusieurs épaisseurs. Que du bel ouvrage ce collier serti de motif en cuivre, le dessin était taillé en queue d'aronde, le motif était fixé à sert avec un morceau de bois dur et un petit marteau . Pour se bloquer au fond de la saignée. Des clous dorés pour tenir les tissus qui recouvraient, selles, portes, sièges de voitures. Des histoires couraient, que certains châtelains recouvraient les ornements de leurs carrosses de feuilles d'or. 

Les harnais, le baudrier, le collier, la selle, et le dosseret, était fabriqués pour la vie. D'où un travail bien fait. Pas de garantie, mais devant la joie du client, si quelque chose cassait la réparation était gratuite. On était confus lorsque qu'il fallait remplacer une pièce. Le travail posé sur l'épaule du patron, traversait la place avant de prendre sa fonction .Un éclair de soleil se reflétait sur la plaque de cuivre polie ou l'on pouvait lire :

"Ce bel ouvrage est le fruit de maître Saturnin Martin bourrelier à PARON Yonne"

 


Le charpentier 1864 à Paron

 

Homme itinérant dont sa vitrine est la charpente des maisons  en construction. En étroite collaboration avec le maçon. Il est sur le chantier du début jusqu'à la couverture. Son outillage est composé d’une grande caisse à outils, où sont rangé, les scies, les ciseaux a bois, les gouges, les varlopes, les herminettes, les racloires ; mais également un outillage collectif très précis. Un chariot plat à 2 essieux, tiré par des bœufs. Sur lequel on installait bien à plat trois ou quatre poutres en chêne. Vous savez celle qu' il est encore possible de voir dans les maisons à la campagne, rangé à côté des éléments de la chèvre, qui installée à l’intérieur de la maison servira à mettre en place les poutres. Il faudra les faire passer par le dessus des murs. Chacune d’elles aura franchi la porte d’entrée, avant de venir au milieux s’élever dans les airs, prendre la place que le maçon lui a réservée. La chèvre bien installée, tenue par des piquets en fer de gros diamètre, une poulie, une corde, une manivelle, et voilà un engin capable de soulever la poutre (une tonne environ). Trois ou quatre viendront faire le squelette de la toiture. Toutes les pannes, les chevrons, les arbalétriers seront mis en place sur eux, afin de peaufiner cet ensemble qui recevra plus tard la toiture. En posant les poutres sur les murs, il faudra faire attention de bien les caler pour éviter que le gros œuvre ne s’écarte, n’oublions pas que les maisons de l’époque étaient en cailloux et en terre battue. Le poids pouvait faire prendre du ventre à l’ouvrage. Arrivé a ce stade de la construction, on pouvait installer les pannes faîtières, les pinçons, les voliges. Un trou percé au vilebrequin, un brin de saule fendu, un lien en croix, les deux extrémités passées dans le trou, une cheville en bois, un grand coup de marteau, et voilà un assemblage qui tiendra la vie de la charpente (pas de clous). Tous les bois étaient amenés sur le chantier, et débité à la scie, du sur mesure, travaillé dans la masse, tout en rustique. Les planchers étaient constitués, soit de parquet en bois, soit de carrelage, en terre cuite carré, rectangulaire. Posés sur du sable, ou des balles d’avoine séché, sur lequel était engrangé la récolte de l’année. Côté étable, le foin était posé sur une hauteur de quatre à six mètres, des ouvertures dans le plancher, pour donner à manger directement dans les râteliers. Côté habitation, les céréales. Une isolation sans brevet mais d’une efficacité à toute épreuve. Bien souvent, le pignon nord était percé d’une porte qui donnait dans le logement, afin de rentrer le bois de chauffage bien rangé, recouvert de fagots. Pour éviter qu’il ne mouille. Quant à la toiture, bien souvent, elle était faite en bottes de chaume, serrées les unes contre les autres, maintenues par des liens accrochés à la charpente. Le toit ayant une forte pente. La pluie ruisselait le long des brins, pour se perdre dans la cour. Les toits en chaume, en ajoncs, ou en bruyère. On utilisait le matériau le plus économique, que l’on trouvait sur place. Bien souvent, la paille de seigle de la récolte servait de couverture à l’entrée de l’hiver. Une grande pièce à vivre au milieux de laquelle trônait une table en chêne rustique, agrémentée de deux monte et baisse dont la lumière des bougies faisait danser les ombres sur les murs. Deux chambres, côté écurie, avec chauffage central écologique (chaleur des bêtes). Un couloir reliait l’étable à la cuisine, les portes des chambres donnaient sur celui-ci. Un évier en grès flanqué le long d’un mur, un trou percé dans celui-ci permettait un écoulement direct dans la cour. Une porte dans un autre mur avec une ou deux marches donnaient à la réserve plein nord sans ouverture.Hé oui pas de frigo, des étagères tout autour pour ranger les aliments. Quant à la conservation du beurre, ou de la boisson, le sceau au fond du puit n’avait pas son pareil.

Ha ! bien sûr il ne fallait pas avoir les deux pieds dans le même sabot. Chaque moment de la journée était réservé à une tâche bien précise. Qu’il ne fallait pas louper, sous peine d'en avoir deux à faire à la prochaine. Le charpentier, et le chaumier (personnage qui posait la chaume), mettaient environ un an pour poser la charpente, ainsi que le toit. La paille de chaume avait une duré de vie d’environ quinze ans à condition qu’un incendie ne vienne anéantir ce petit chef d’œuvre de précisions.       

 A bientôt. J. Bénard.

 


Le maréchal ferrand 1864 à Paron


Si vous découvrez le cadastre de 1864 de Paron., sa lecture vous étonnera de savoir que 15 vignerons vivaient petitement de leur lopin de vigne. 12 installés ou donnant sur la rue haute (pas l'actuelle) dont 2 femmes. Deux au hameau des gallots. Un aux Provendiers. On y dénombre 18 fermes. Trois métayers.12 artisans ou commerçants.1 transporteur hippomobile. 1 puisatier.1 rebouteux. 2 lavandières. 1 ravaudeuse (couturière). 1 briqueterie. 1 charbonnier. (Fabricant de charbon de bois) 1 charron. 1 maréchal ferrant. 

Maréchal ferrant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

N'oubliez pas que nous sommes à la veille de la guerre de 1870, que la misère et la famine rongent la France. La commune de Paron compte 380 habitants. La moitié en chevaux de travail. Il faut entretenir leurs pieds, ainsi que le matériel. Mais également les sabots des ânes, des bœufs. Un nombre important de fers sont posés. Surtout lorsque l'on doit remplacer la portance des pieds tous les 2 mois pour un travail journalier. Et 1 mois pour un travail intensif. 

Le maréchal ferrant était installé au 8 voie impérial dans le bourg de Paron. Juste à côté du père Vincent, le cafetier du coin. Il fallait se lever de bon matin. Les premiers étaient là à 6 h 30, on ne laissait pas son tour. Avec un passage entre les murs de l'estaminet, où l'on sirotait un petit noir, arrosé comme il se doit, afin de commencer la journée du bon pied. La grande porte cochère s'ouvrait à 6 h 45. Les ouvriers s'y engouffraient après avoir ajusté leur tablier de cuir, qui les moulaient jusqu'aux chevilles. Et rouler leur première cigarette entre leurs doigts. Avec adresse ils s'attaquaient à enlever les vieux fers. Pendant ce temps les apprentis allumaient la forge, et mettaient les neuf dans le feu, que le patron avait sélectionné au passage d'un seul coup d'œil aux pieds des chevaux. Si l'on fait un rapide calcul mental, on s'apercevra qu'avec 6 chevaux par jour à deux personnes cela fait 150 ferrures par mois. A raison de 6 jours par semaine pour un salaire de 30 sous par mois pour l'ouvrier.
Cela représente beaucoup de sueur.


A longueur de journée le marteau frappait où sur l'enclume, où sur les clous. Mais également sur le rogneu, pour couper la corne au plus juste, afin de faire une assise et y loger le métal porté au rouge. Qui au contact de la corne dégageait une épaisse fumée au goût âcre et mal odorante, derrière laquelle disparaissait le charretier appuyé le long de la cuisse pour tenir le pied. Le fer ajusté, à l'œil et au doigté, aucune côte, rien que du sur mesure. Les clous, présentés au doigt après avoir reçu un léger coup de panne pour lui donner de l'entrée, étaient enfoncés en deux ou trois coups de marteau bien ajustés. Il ne fallait pas que sur son passage, il touche la pulpe, et fasse boiter l'animal. Tout un art, tout un savoir, que l'apprenti recevait en cinq ans. S'il ne répondait pas assez vite, ou que l'outil demandé n'était pas arrivé à temps. Le pied du patron arrivait sur les fesses avant les compliments.

Maréchal ferrant
Le passage qui allait de la rue à l'atelier était encombré de chevaux attachés aux anneaux que visitait la chaise (boîte à outils) en se déplaçant à longueur de journée. De temps en temps, la tête de l'ouvrier se dressait au dessus du nuage de fumée, d'un geste de l'avant-bras essuyait la sueur qui coulait sur ses joues. Il saisissait la cigarette roulée et placée derrière l'oreille, offerte par un client. Sa main plongeait dans sa poche, et en extirpait un briquet à amadou, après en avoir retiré le couvercle deux ou trois soufflettes, la cigarette pouvait s'allumer sur ce brasero de fortune, dont le feu était continu.

Certains clients en profitaient pour tirer le casse croûte du panier, la chopine de cidre circulait de mains en mains, et se vidait à un rythme rapide. Une seconde voyait le jour. De l'autre côté du passage, là où était installée la forge, plusieurs ouvriers s'affairaient devant des établis, où serraient entre les mâchoires des étaux des outils qui prenaient formes, refroidis, brossés, ils passaient dans des mains expertes, qui leur fixaient le manche. Ranger côte à côte sur un râtelier, ils attendaient la main pleine de corne qui les ferraient vivre. A midi, comme par magie, des tables étaient installées dans la cour, le saucisson, la cuisse de poulet, le fromage, et tout le reste, sortaient comme par enchantement des paniers. Arrosé comme il se doit d'une piquette que la patronne avait eu raison de placer à côté du pain. Le patron terminait le ferrage même l'heure passée. Toutes ces scènes de la vie courante étaient égrenées par l'ombre du cadran solaire installé sur le mur au fond de la cour. Le ferrage était également un lieu de rencontres, où tout le monde apportait sa petite histoire, mais également, le prix des outils, ou des grains. Lorsque le soleil descendait sur le toit de la maison voisine, l'apprenti se dépêchait pour réunir les outils utilisés dans la journée. Il installait une grosse bûche de bois dans le feu de la forge, et la recouvrait d'un tas de cendres chaudes, afin quelle se consume pendant la nuit. Le matin, avec quelques coups de soufflet les flammes jaillissaient au travers du charbon rangé sur la bûche. Des gestes cent fois répétés, fait avec minutie. Dont les résultats était de diminuer, ce long travail harassant. Le jour suivant, les mêmes scènes étaient répétées avec d'autres acteurs. Dans un coin de la cour près de la forge en plein soleil, un étrange châssis, très robuste fait en gros poteaux de chêne carrés d'où pendent des sangles, un travail ! Pour maintenir les bœufs, afin qu'ils ne bougent pas pendant le ferrage. Les pieds étant plus petits, et en plus, fendus en deux, avec des fers minuscules. Il fallait une précision, et une minutie, pour frapper sur la tête des clous.


A la sortie de l'école les enfants s'agglutinaient devant la grande porte en bois, d'où s'échappait, les bruits du marteau sur l'enclume, ainsi que les odeurs de sueur mélangés à celle du crotin. Émerveillés ils étaient devant ce spectacle, où la vie quotidienne se déroulait devant leurs yeux pas assez grands pour tout voir. Ils leurs suffisaient de rejoindre l'atelier du charron, situé deux ou trois maisons plus loin pour voir un autre théâtre.

Mais cela est une autre histoire que je vous conterais une autre fois.

 

 

Les métiers autour de l'Yonne

 

Lavandrière

vue et racontée par Jackie Bénard.

 

 

 

 

 

 

 

« Dans les années qui ont vu le début du XX ème siècle, les bords de l'Yonne à Paron ressemblaient à une ruche travailleuse. Beaucoup de bois venant du Morvan faisait une pause sur la commune. Quelquefois même, le bois était empilé, stocké, trié, avant de continuer sa route sur Paris. Dans les siècles qui ont précédés,  deux sortes de bois transitaient par Paron : le bois de construction (chêne, orme, hêtre) provenant en grande partie de la forêt d’Othe, mais également des bois de la Béliole, ou de Chéroy. Transporté en billes de gros diamètre par des fardiers tirés par des bœufs, il était suspendu entre des roues de petit diamètre très robustes. En provenance de Villeroy, les équipages tournaient à gauche, prenaient la direction des Masures, allaient aux Caves puis à St Martin du Tertre ; ils longeaient la colline de craie et empruntaient la rue Cécile de Marsangis. Arrivé aux termes du voyage, les billes étaient stockées sur un terrain (entre la piscine Tournesol et la station d'épuration) où les petites gens venaient ramasser les écorces pour allumer le feu. 
 
On y voyait également les lavandières penchées sur l'onde à genoux dans leur caisse rembourrée de paille. Des odeurs de léchù se répandaient tout au long de la rivière. Comme la parole était facile et le verbe haut, les plaisanteries fusaient d'une femme à l'autre. Un grand nombre de péniches venaient s'amarrer  le temps de décharger les produits qu'elles contenaient dans des chariots tirés par des chevaux qui prenaient la direction de la ville. Toutes petites elles glissaient silencieuses, attelées de chevaux, ou d’ânes. Et même quelquefois,  la femme du marinier prêtait main forte. Pour ces gens, la vie était rude, mais quel plaisir de travailler au bord de l'eau ! Le labeur ne manquait pas. Le sable, le gravier, la pierre, la craie, mais également  les céréales et  la betterave à destination de la sucrerie de Montereau, autant de ressources pour l’activité économique. Le charbon  alimentait les usines qui voyaient le jour autour de la ville. Oh, pas de grand trajet, pas de voyage périlleux, au pire deux cents  kilomètres aller retour. Il fallait réduire au maximum les frais de transport. Les impôts étaient payés en même temps que le fret. Un chargement  vide et on passait au suivant. L'argent reçu représentait le net. Quant aux attentes, elles n'existaient pratiquement pas. Toutes « ces dames »  rutilantes de peinture, lavées à grand seau d'eau, attendaient leur tour bien sagement le long du quai. Aussitôt les péniches remplies, soit par des tombereaux du haut du déversoir, soit à la main, soit avec la grue pour les pièces lourdes, elles prenaient l'onde et disparaissaient pour une destination inconnue. 


Quelquefois Paris était un terminus ; une armée de manœuvriers déchargeaient la cargaison. Au quai d’à côté, une autre escouade remplissait le ventre de cette dame respectée. A la nuit tombée, les amarres immobilisaient l'ombre silencieuse. Et dans un halo lumineux produit par la flamme des bougies, le repas était pris en commun. L'équipage silencieux se délectait de la soupe aux choux qui réchauffait leurs entrailles, un quignon de pain noir, un morceau de fromage, et hop, la couche qu'il fallait partager avec les bêtes. Un équipage restreint : le patron, sa femme, un matelot. Sans oublier les animaux qui en faisaient partie intégrante. Les bêtes dilapidaient le revenu en nourriture, c'est pourquoi  lorsqu’elles pouvaient brouter le long du chemin, c'était toujours cela de pris. Lorsque deux péniches se croisaient, il y avait toute une « cérémonie ». Celle qui remontait le courant restait au plus près du rivage, quant à celle qui descendait, elle dételait les bêtes et attendait au large que l'autre soit passée pour poursuivre son chemin. Les prix de ce labeur étaient dérisoires, le travail ne manquait pas ; bon an mal an, cela leur permettait de vivre. Oh, ce n'était pas rose tous les jours, lorsque la maladie frappait, ou qu'un tronc flottant venait toucher la « dame » de plein fouet. La réparation ne pouvait se faire qu’en cale sèche dans des lieux bien précis. Un chantier de réparation marine était implanté sur les bords de la rivière en sortie de Sens. Une dizaine de charpentiers, ou menuisiers de marine, redonnaient vie à ces « dames » bien dodues qui pouvaient transporter entre quatre vingt et cent tonnes de matériaux. Deux jours pour aller de Paron à Montereau ! Imaginez le nombre de tombereaux, de chevaux et de charretiers pour transporter la même quantité sur des routes tout juste empierrées. 


Dans ces scènes quotidiennes, il ne faut pas oublier ces femmes cintrées dans leur robe, leur tablier aux chevilles noué à la ceinture, portant sceau, pelle et petit balai, afin de ne rien perdre du crottin de cheval déposé au hasard du parcours. Après le déchargement, il suffisait de se rendre au quai voisin, pour prendre son tour, et repartir avec le ventre rebondi de matériaux différents. De telle façon, un pour l'aller, un pour le retour, le quotidien était assuré. Ah, bien sûr, il fallait se lever de bon matin et se coucher après le soleil, sans oublier de panser les bêtes, de faire sa couche entre deux bottes de foin aux pieds de ces montagnes de muscles. Dix sous par jour, logé, nourri, blanchi. La patronne installait la lessiveuse sur le gaillard avant de la péniche. Elle y mettait le linge blanc, dans un mélange d'eau et de cendre de bois que l'ouvrier avait glanée le long du parcours. Après plusieurs heures de brouillage, le léchu décollait la saleté que la brosse de chiendent n'avait pas fait partir. Plusieurs fois par jour,  le silence des lieux était troublé par un teuf teuf poussif qui annonçait CRICRI. Vous savez le canot attelé de la barge, celui qui gratte la rivière. Le bruit était intense lorsqu'il remontait le courant, là il annonçait le froid du nord. La descente était moins bruyante, et quad celle-ci était faite sans bruit, cela annonçait la pluie. Quelques fois, il venait de loin, de Marsangy ou bien de Villeneuve la Guyard. Tous les jours de l'année, il remontait du sable et des petits cailloux, qu'il chargeait dans la barge, une petite péniche à fond plat. L'ensemble se déplaçait grâce à ce canot d'où sortait en son centre une cheminée qui évacuait les gaz brûlés d’un moteur PERKING de cent cinquante chevaux, alimenté au fioul lourd. Il actionnait les godets de la drague par un jeu d'arbres articulés. A la fin de la journée, le canot revenait au bercail, attelé à la péniche pleine, pour jeter les amarres au quai des sablons, au pied du pont de fer. Les entreprises de maçonnerie connaissaient bien l'endroit pour venir s’y approvisionner ou se faire livrer. Ainsi vit le jour des transporteurs hippomobiles. Sur Villeneuve l'Archevêque, Chéroy, Courtenay. Un sable propre sans terre, lavé, mélangé avec un peu de chaux, produisait un lien très efficace, résistait aux intempéries, et permettait d'assembler les pierres ramassées dans les champs du coin. Un seul exploitant pour ce travail, la rivière était propre. Avec des dépôts dans les communes bordant l'eau. Trois hommes à bord :  le capitaine responsable des travaux, la casquette crasseuse rivée sur l'oreille gauche, qui maintenait la cigarette, le pilote l'œil vif et perçant qui d'un simple regard était capable de détecter un banc de sable nouveau ou en formation, et enfin Tintin le mécano, un personnage haut en couleurs, qui d'une oreille fine était capable de savoir quelle pièce il fallait changer ou réparer. Que dire quand l'équipe poussait la porte de l'estaminet du coin, bien souvent installé très proche des écluses, auréolé de fumée bleue provenant des pipes ou des cigarettes roulées entre les doigts. La gazette de l'Yonne y donnait les dernières informations. Un milieu fermé où tout le monde se côtoyait, les langues se déliaient devant un verre de piquette pris à une table entre hommes. Les femmes n'étaient pas acceptées, mais bien souvent elles venaient, accompagnées de la progéniture, chercher le père qui tardait à rentrer au bercail. Les scènes qui se déroulaient au théâtre du bord de l'eau n'étaient pas toujours comiques. Le dramatique était plus souvent au rendez vous. Neuf mois plus tard une nouvelle bouche venait manger les quelques écus squelettiques d'un porte monnaie bien plat. Les accouchements se faisaient à bord de la péniche, quelque fois une faiseuse d'anges venait aider ces femmes. Les maris étaient en colère de perdre une journée, et être obligé de donner trente sous à cette femme qui en réalité n'avait fait que laver et habiller l'enfant, bien cher payé pour un travail que sa femme aurait pu faire. Dure, dure, la vie des dames au début de ce siècle. On y voyait également des hommes debout au milieu de la rivière, armés d'une grande perche, les yeux rivés à cinquante mètres en avant du courant, afin de pallier ou de rectifier la trajectoire du train de bois. Ces troncs étaient liés entre eux sur plusieurs mètres de large et plusieurs dizaines de mètres de long. Dessus, bien empilées au carré, des stères de bois de chauffage ou des fagots. Le bois en provenance du Morvan était transporté à moindre coût, livré en bon état sans risque de perte à des grossistes sur les quais de Paris. Quelques barques de pêcheurs  glissaient silencieusement rythmées par le battement des rames dans l'eau. Oh, ne croyez pas que c'était pour le plaisir. 

Il venait taquiner le chevenne, le gardon, l'ablette ou le brochet afin de nourrir la maisonnée. Ou bien sa femme le proposait sur la mezzanine du marché couvert, afin de produire quelque argent frais. Le poisson  disparaissait alors aux étals des camelots. Je ne peux pas terminer cette histoire sans une note de gaîté. Toutes ces petite gens n'étaient pas les dernières à venir se dégourdir les jambes, le dimanche à Robinson, vous savez,  la guinguette de Paron juste avant le barrage de ST Bond, ou chez JO pour danser au son de l'accordéon et déguster la galette de la maison Chicouet. »
Jackie Benard